L’horloge venait de marquer la demie de deux heures. Un regard distrait en sa direction, puis de nouveau ses yeux se perdent dans le vague. La pénombre, le silence relatif…. Juste la télévision en sourdine comme une berceuse rassurante.Sauf que ça ne la berce pas. Les yeux grands ouverts, elle fixe les ombres, croyant y déceler parfois un peu de lui. L’ombre de son bras, l’attirant à lui pour un baiser sans fin, émouvant, ce tout premier baiser qu’ils ont échangés, il n’y a pas si longtemps de ça.

L’ombre de sa main. Sa main glissant, émue, sur sa poitrine, les doigts s’attardant à caresser la peau laiteuse, avec précautions, tendresse. L’ombre de son corps tout entier, penché sur elle, attentif à elle, au moindre sursaut de plaisir, au moindre tressaillement, au plus infime frisson. Là, sur le mur, en anthracite sur blanc, se dessine les gestes qu’ils ont eux, l’un envers l’autre. L’un pour l’autre. Leurs bouches collées, aimantées, attirées irrémédiablement. Soie de ces lèvres qui se rencontrent, s’éprouvent, se goûtent. A nouveau. Neuves. Pourtant tellement familières. Un mélange subtil d’inconnu et de su. Elle entrevoit là sur le mur comment il l’a prise dans ses bras, sans un mot. Elle peut distinguer, alors que dehors le vent souffle, que le platane bruisse, l’ombre trembler comme elle a tremblé quand leurs peaux se sont effleurées. Contact électrique, déjà. Pourtant, ils sont encore timides. Ces ombres qui s’approchent sur le mur, presque en catimini, presque en se cachant. Subrepticement. C’est à peine si de point en point quelquefois leurs lignes tendent à se confondre. Pour l’instant, leurs formes s’ébauchent différemment encore. Distinctement. Leurs ventres encore disjoints, un voile de pudeur, de retenue entre eux, quand tout leur crie de se rapprocher. Encore. Quand tout leur enjoint de s’unir. Serait ce précipité? Après tout, le désir entre eux, l’envie est née il y a déjà bien longtemps. Ce n’est qu’un ancien volcan qui se réveille. se révolte. Trop longtemps contenu.

Elle peut voir tout ça à travers les ombres grises. Son trouble quand il a attrapé sa taille. Ses yeux plongés dans les siens, perdus, flous. Ses mains à l’assaut d’elle, à sa conquête. L’impatience qui la saisit quand il prend le temps d’elle. De la respirer. La contempler. Allongée sur le dos, les bras au dessus de la tête, ses seins dressés, érigés, …

Les ombres fluctuent encore. Elle les voit esquisser un ballet étrange, où ils semblent à présent indissociables. Elle revoit, ressent à nouveau cette incertitude. Que va t il faire d’elle? Un mélange de force, de douceur, de désir, impérieux.

Sur le mur, les ombres prennent une dimension nouvelle. Elle se souvient précisément du moment où tout a basculé: ses mains, exploratrices timides de sa peau douce, qui ont fini par remonter sa robe jusqu’à la taille. Ses prières enfin exaucées: il va prendre possession d’elle. Son souffle, à peine perceptible à travers le voile léger de sa culotte, la met déjà dans un état de quasi transes. Doucement, avec d’infinies précautions, il fait glisser le fin tissu le long de ses cuisses, poursuit et dépasse les genoux, un délicieux frisson la parcourt quand il effleure ses mollets avec l’accessoire désormais inutile.

Au mur, cela devient inracontable…. Les ombres, desormais mêlées, se confondent, s’immiscent… Comme sa langue, décisive, délicate, amoureuse, à son assaut. A sa découverte.

Sur les murs se dessinent toutes ces choses qu’ils ont faites, mus par un instinct millénaire, par leurs désirs conjugués. Elle sait, pour l’avoir constaté ce soir là que c’est irrémédiable. Leurs peaux sont faites pour s’accorder, leurs corps pour se comprendre, leurs bouches pour se savourer. Avoir assez l’un de l’autre ne semble pas être possible. Insatiables, ils sont.

Arabesques compliquées, nuances de tous les gris, arc en ciel de tendresse, de plaisir, d’envie, d’attente enfin récompensée. Fermer les yeux sur ces images trop réelles à présent, bien que fantomatiques. A trop vouloir le voir lui, sur le mur, à travers les ombres, elle ne peut plus se l’ôter de la tête. Du cœur. Du corps.

L’horloge venait de marquer la demie de trois heures. Ses yeux perdus dans le vague. Tenter de combler l’absence de lui. Au moins un peu. Alors c’est l’ombre elle même qui décida. L’ombre qui prit sa main, la guida, d’abord vers ses seins, écartant la chemise de nuit si fine, érigant le mamelon, éprouvant la rotondité et la tension de sa poitrine. L’ombre guida ensuite sa main, entre le sillon, vers le ventre, le nombril, les hanches perdues de désir. L’ombre qui insinua sa main entre ses cuisses, sentant la douce chaleur en émanant. L’ombre qui lui arracha de petits cris de plaisir, à peine étouffés, lèvres mordues jusqu’au sang.

L’ombre qui enfin, lorsqu’elle reprit conscience, peu à peu, lui murmura…

Bonne nuit, mon amour…