Un geste, comme les autres, les milliers de gestes qui ont précédés, tout au long des matins somnambules. Appuyer sur le bouton, apercevoir le clignotement familier, rassurant. Attendre quelques dizaines de secondes, puis placer avec habitude le demi cylindre,…. Elle a fait ça chaque matin depuis… Elle ne sait plus combien de temps au juste. Des jours, des semaines, des mois, peut être des années. Elle ne sait pas, ne sait plus. A force de répétition, elle a perdu le fil du temps. Le fil de ses idées. Il y a du y avoir une première fois, mais quand? Les choses ont perdu de cette importance, elles sont faites et puis c’est tout. Il y a bien longtemps qu’elle ne s’interroge plus sur leur but. Elle avance. L’index appuie sur le bouton, s’enfonce un peu. Vibration, grondement de la machine, et le liquide brûlant est prêt. Machinalement, sa main s’empare de la tasse, la porte à ses lèvres. Pareil. Pareil que tous les matins, tous les matins pareils. Semblables. Interchangeables. Ce n’est pas la nécessité qui la guide, ni le plaisir, tout juste cette habitude ancrée, tenace, collante. Comme ces vieux chewing-gum  qui s’attachent à vos semelles, se couvrant peu à peu de crasses, aimantant les petits débris, agglutinant dans une gangue sans merci. Pourtant ce matin, il y a quelque chose de différent. Quelque chose de bizarre, comme un rai de lumière dans une pièce sombre, quelque chose d’incongru. Elle n’arrive pas à mettre un nom sur ce qui se passe. Sa conscience est comme endormie, mais au ceux de son ventre elle a senti un tressaillement. Comme un avertissement.

Du bruit dans la chambre. Craquement de sommier, il se retourne. Lui. Il est toujours en plein sommeil. Sans le voir, elle sait. Longs cils frangeant sa joue, déjà couverte d’une barbe drue, lèvres entrouvertes. Il dort sur le côté, une main en dessous de la tempe, comme un enfant qu’il n’est plus. Combien de temps depuis eux? Des jours, des mois, des années? Elle ne sait pas, ne sait plus… Les gestes ont remplacés les mots, les jours ont succédés aux nuits, elle a fait ce qu’il voulait, ce qu’il attendait. Elle s’est pliée à sa mécanique. Elle a bien pris garde de ne pas faire trop de bruit, de ne pas le déranger. Respecter le mode d’emploi. Prendre soin de son matériel. c’est ainsi que l’on conserve les choses plus longtemps. elle aurait tout aussi bien pu se plonger en entier dans du formol. Cette vision d’elle, dans un bocal géant, les cheveux épars et flottant, vêtements collés au corps par l’humidité, arrive à la faire sourire. Puis rire carrément.

Elle, une bête curieuse, un spécimen à conserver, classer, répertorier, garder en l’état sur une étagère….

Pourtant. Il n’en a pas toujours été comme ça. Isabelle. Isa-belle. Du temps où elle avait encore un prénom, c’est ainsi qu’il l’appelait, en détachant distinctement le diminutif de l’adjectif. Quelques grammes de poudre d’or quand elle l’entendait l’appeler comme ça. Une sensation d’être unique, élue, particulière. Rien que pour l’entendre, elle se plaisait à s’éloigner, à ne pas être toujours tout à fait à côté, toujours là… Puis, elle a moins fait attention. Isabelle a été un terrain un conquérir, une forteresse à prendre. Dont il a su mener le siège efficacement, en stratège. Instiller les mots justes au moment pile, esquisser les caresses adéquates, retenir sur ses lèvres certaines phrases, trop abruptes ou péremptoires. Isabelle s’est laissé faire. Il l’a prise dans ses bras, elle s’est offerte, sans conditions ni protection. Sans restriction.

Elle est peu à peu devenue on. Impersonnelle. Sans âme. Il a oublié jusqu’à son prénom. Jusqu’à ses bras. Jusqu’au goût de sa peau. Plus rien ne comptait que la certitude absolue qu’elle était là. Qu’elle ne bougerait plus. Isabelle n’a rien vu venir. Quand il a commencé à lui couper les ailes, elle était déjà dans le noir. Elle n’a pas senti la douleur, n’a pas émis le moindre son, gorge enrouée.

Gorge qui éprouve la sensation nette du liquide brûlant y progressant, amer et sucré. C’est à ce moment que la chose se produit. Inédite. Incongrue. Isabelle, surprise, laisse tomber la porcelaine sur le carrelage. Mille morceaux blancs un peu partout à terre, et le liquide noir s’insinuant entre les débris, comme un serpent venimeux.

Sur sa joue, une larme.

Elle avait oublié.

Elle ne savait plus qu’on pouvait pleurer.